Bug – Livre 1, Enki Bilal

bug

 

Résumé de l’éditeur :

BUG, définition.

En français : se dit d’un défaut affectant un programme informatique.

En anglais : se dit d’un insecte, d’une bestiole, d’un virus…

En 2041, la Terre est confrontée brutalement et simultanément aux deux. Un homme, seul, se retrouve dans la tourmente, convoité par tous les autres…

 

Avis :

Honte à moi ! Enki Bilal est incontournable et cette BD est pourtant la première de l’auteur que je lis. C’est donc avec un œil neuf et très enthousiaste que je me suis lancé dans la lecture de ce livre.

2041, l’humanité a été vidée de toutes ses substances informatiques, « plus aucune donnée nulle part ». « Tous les disques durs sont vides », « tous les liens[..] ont disparu de manière […] inexplicables ». Bref, plus rien ne fonctionne et le chaos se généralise sur Terre. Dans le même temps, un homme, seul survivant d’une expédition spatiale, est retrouvé dans un vaisseau dans un état inquiétant. D’autant plus inquiétant qu’il semble avoir des connaissances encyclopédiques sur à peu près tout.

Postulat de départ intéressant (plus d’informatique). Mais traitement hasardeux, si ce n’est légèrement risible. Sans être un spécialiste en informatique, on sent l’auteur un peu dépassé. Outre l’idée d’une disparition pure et simple de toute donnée numérique (c’est de la SF, nous pouvons accepter ce fameux bug), plusieurs éléments m’ont fait sortir du récit.

Tout d’abord le vocabulaire utilisé. Sans rentrer dans un débat sans fin, les termes « digital » et « numérique » ne sont pas des synonymes. Les deux ont leurs partisans et même si je préfère largement le second, le premier n’étant à mon sens qu’une traduction littérale de l’anglais, l’utilisation de digital dans le domaine économique et entrepreneurial peut s’entendre. Mais les « ascenseurs numérisés » et autres « rames du réseau digitalisé », c’est un peu trop pour moi.

On sent également dès les premières planches une défiance claire envers l’outil numérique. La sempiternelle rengaine est de sortie : l’informatique ne permet pas aux gens de se parler, ils sont totalement perdus, éblouis par une vie entière faite d’abrutissement sur leurs portables. Sans parler d’une mémoire catastrophique et d’une écriture détruite par les correcteurs orthographiques. Il y a d’ailleurs dans cette BD des passages d’anthologie : des unes de quotidiens écrits après le bug. Je vous passe les détails mais je pense que l’on a bien compris l’avis de l’auteur. Un petit extrait tout de même : « que lés puristes nou’zexcuze ». Du grand art.

BUG livre 1

Concernant le dessin, on retrouve le trait si caractéristique de Bilal. Ne connaissant pas ses autres œuvres (à part les planches parues sur internet ou lors d’expositions), je trouve le tout très réussi et l’utilisation, avec parcimonie, de la couleur dans un monde fait de gris apporte un vrai plus à l’ensemble.

Sans être une catastrophe, cette BD me laisse une impression étrange. Ce n’est que le premier tome, l’auteur a posé les bases de son récit. L’idée de départ est intéressante mais l’a priori dont Bilal fait preuve peut rebuter et même être rédhibitoire. Le second livre gommera peut-être ces défauts déjà moins présents sur la fin de ce premier tome. En attendant, et pour me faire un avis plus éclairé sur Enki Bilal, je vais me plonger dans la lecture de la Trilogie Nikopol. Sait-on jamais…

 

Bug – Livre 1, Enki Bilal

Editions Casterman

11/2017 – 86 pages – 18 euros

 

Musas

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La terre des fils, Gipi

la terre des fils

Résumé de l’éditeur :

On ne sait rien de ce pays dévasté, hanté par quelques survivants presque animaux, sinon qu’il y a des usines abandonnées et des terres ravagées, des étendues d’eau où surnagent des cadavres de toutes espèces. On ne sait rien, sinon que les champignons y pou

ssent encore et que les cochons s’y épanouissent dans la boue mieux que les hommes. C’est là la terre des fils. Un père et

ses fils survivent. Mutique et brusque, il leur apprend à être invincibles en bannissant toute tendresse. Le soir venu, il griffonne un carnet que les enfants illétrés, ne peuvent pas déchiffrer. A sa mort, les jeunes garçons n’ont d’autre but que de trouver quelqu’un qui puisse leur lire les lignes mystérieuses

Avis :

BD/roman graphique intégralement en noir et blanc, La terre des fils reprend un thème porteur depuis de nombreuses années : le post-apocalyptique. C’est une œuvre dépouillée mais puissante dans ses évocations. Les questions de filiation, de transmission, de religion et d’humanité sont centrales.

Face à la décadence d’un genre humain qui a abandonné tout sens moral, un père ayant connu l’ancien monde essaie d’éduquer ses deux fils à (sur)vivre et être fort. On retrouve dans ce récit des lambeaux d’altruisme à travers certains personnages bienveillants, des fanatiques du nouveau dieu Trokool ou encore des êtres prêts à toutes les compromissions afin de garder un semblant de vie.PlancheA_299328

D’une épaisseur conséquente (288 pages), l’histoire se lit rapidement. Les textes sont courts, émaillés de fautes représentant la déliquescence du langage. Les dessins, proches parfois de croquis, n’en sont pas moins magnifiques. L’effet crayonné donne un cachet unique. Il permet des représentations précises et montre tout le talent de l’auteur.

La terre des fils est une excellente BD, intense à défaut d’être originale dans son propos premier. Le dessin apporte une vraie patte et nous plonge pleinement dans cette atmosphère désolée de fin du monde.

 

La terre des fils, Gipi

03/2017 – 288 pages – 23€

Editions Futuropolis

 

Musas

Gueule de truie, Justine Niogret

« L’enfant se hait d’avoir peur, et il se méprise de le comprendre. Savoir, c’est le travail des Pères. Parce que réfléchir, tenir palabre en soi-même, c’est échanger des pensées, et qu’il n’y a personne avec qui le faire dans l’intérieur de sa tête, sauf le Démon, qui y vit tapi comme une bête. Parler avec le Démon, seuls les Pères sont assez puissants et sages pour le faire. L’enfant n’a pas envie de s’y risquer. Il sait déjà qu’il ne survivrait pas à la langue du diable ; il se perdrait sûrement. Il n’est pas un Père, il ne le sera jamais. On lui a dit. On ne l’éduque pas dans ce sens. Il suit l’enseignement, d’où les armes, les questions et la loi chaque matin ; et s’il réussit, il sera une Cavale. Les Cavales sont les mains de l’Église, et elles n’ont pas peur, parce que la main ne redoute pas de plonger dans le feu si elle doit en retirer un objet précieux pour l’âme. La main n’a pas peur de saigner si le corps doit survivre. »

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Pourquoi ce livre ?

Gueule de truie est le troisième roman de Justine Niogret.  Chien du heaume, son premier ouvrage (présenté comme de la fantasy mais n’ayant pratiquement aucun des éléments constitutifs du genre) se déroule dans un Moyen-âge violent et âpre. La langue moyenâgeuse utilisée par l’auteure et le personnage féminin en quête de son identité m’avaient notamment fait forte impression. Après une suite, Mordre le bouclier, Justine Niogret a sorti Gueule de truie, au sujet radicalement différent de ses deux prédécesseurs. Comment allait-elle s’en sortir après deux excellents écrits marqué à la fois par la thématique et l’écriture ? Pour y répondre, je me suis plongé avec impatience  dans sa lecture.

Résumé

Il s’appelle Gueule de truie.
L’enfant est devenu Gueule de truie lors de sa seconde naissance, lorsqu’il est devenu Cavale. Aux ordres des Pères, il a pour mission de détruire les dernières traces de vie restantes afin d’exterminer l’humanité. Car l’Apocalypse a eu lieu, emportant le monde du passé et ne laissant qu’un monde pourrissant et des survivants à la morale rongée. Dans cet univers glauque au quotidien violent, Gueule de truie rencontre un jour la fille. Quasi mutique, emportant un boîte en métal mystérieuse, elle semble avoir une quête, un but. Il va décider de lier son destin à cette fille et de l’aider à atteindre son objectif.

Avis

C’est donc un roman post apocalyptique auquel nous avons à faire. Nous ne connaissons ni le lieu ni l’époque, si ce n’est que le drame qui a changé la face du monde s’est produit il y a des dizaines d’années. Certains termes nous rappellent ce moment révolu. En effet, les personnages ont digéré des mots ou expressions datant d’avant l’apocalypse. Le Flache, le papépeint ou les jingoules en sont quelques exemples. Dans ce monde détruit et malade, nous faisons la connaissance au tout début du livre d’un enfant, « l’enfant », soumis à un conditionnement intense de la part de l’Église. Afin de devenir une arme au service des Pères, il est emmené à ne plus penser, à refouler toute émotion en vue de sa mission divine. Avec le masque qui lui a été donné lors de son adoubement, de son passage à l’âge adulte, lui vient également le nom de Gueule de truie. A la tête des Troupes, il extermine les humains regroupés dans les caves, les camps en forêt ou les immeubles à l’abandon avec distance et professionnalisme. Cette noirceur extrême du propos est parfaitement rendue par l’auteure. Le texte est écrit à la première personne. Nous avons donc le point de vue de Gueule de truie. Nous arrivons à comprendre son cheminement intérieur, fait d’obéissance et d’auto persuasion.
Par la suite, nous suivons également « la fille ». Solitaire, elle nous montre le monde tel qu’il peut être perçu par les survivants. Nous voyons l’histoire alternativement à travers la vision de Gueule de truie et de la fille. La boîte que transporte cette dernière semble être la réponse. Mais la réponse à quoi ?

Gueule de truie est un roman court, 254 pages. La première partie, concernant l’enfance de Gueule de truie est à mon avis extrêmement réjouissante. Elle nous donne à lire un texte nerveux, une introduction à l’univers de l’ouvrage réussie avec des thématiques proposées (religion, endoctrinement, violence) cohérentes. La suite est malheureusement plus laborieuse à la lecture.

Les personnages sont bien posés et sans avoir de sympathie particulière pour Gueule de truie, on se met à comprendre pourquoi et comment il en est venu à devenir le tueur impitoyable présenté. L’introspection constante que l’on peut lire nous montre un homme tiraillé entre sa bestialité et la découverte de sa propre humanité.
La religion est d’emblée le point central de l’œuvre. Mais elle s’estompe jusqu’à ne plus être qu’un lointain élément du récit et à même disparaître au fil de l’histoire. Au fur et à mesure de leur voyage, tout s’efface et il ne reste que les deux personnages et leur but. La quatrième de couverture évoque La route de McCarthy. C’est une comparaison hasardeuse. Hormis le côté post apocalyptique, les représentations et la façon de présenter le récit divergent totalement. Vers la moitié du roman, Gueule de truie se charge de nombreux symboles, d’un onirisme poussé à l’extrême. Dans un sens, il m’a fait penser à la dernière saison de la série Hannibal, trop obscure et ésotérique à mon goût.

En amateur de romans post apocalyptiques (McCarthy, Wyndham, Matheson, Ballard,…) et de romans noirs et sordides (Piccirilli ou Di Rollo par exemple), je suis resté sur ma faim. Si les premières 50 pages ont su titiller ma curiosité, une bonne partie du reste de l’ouvrage m’a laissé de marbre, hermétique au discours de l’auteure.

Gueule de truie, Justine Niogret. Editions Critic (254 pages).

 

Musas